Traverser un call out en tant qu’organisation
Traverser un call out en tant qu’organisation
Depuis 2019, Fracas accompagne des personnes ou des groupes faisant face à des crises, des conflits ou des faits de violence. Notre collectif est régulièrement appelé par des structures faisant face à la réception de call out, concernant leur propre groupe, l’un·e de leur membre, un·e bénéficiaire ou une personne évoluant dans leur entourage. Nous avons décidé d’écrire ce texte pour aider les structures à réagir face à ce genre de situations.
Nous savons que la situation de call out (voir définitions ci dessous) est avant tout difficile pour les personnes qui les émettent et celles qui en sont les cibles ; mais notre objectif politique est de muscler les collectifs qui se trouvent pris à partie à y faire face, de manière réfléchie, organisée et collective. Nous savons à quel point recevoir ces messages peut être déstabilisant. L’urgence ressentie à se positionner d’une bonne manière, selon les standards du groupe, de l’entourage proche et du milieu politique, est souvent difficilement conciliable avec les répercussions à court, moyen et long termes et souvent à rebond des réponses formulées. La manière dont les collectifs réagissent peut avoir des conséquences durables, à la fois sur les relations intra-collectif et sur leur fonctionnement interne que sur leur réputation et leurs liens inter-orga.
L’article qui suit propose une liste de questions et de pistes de réflexion pour les collectifs en vue d’une responsabilisation collective sur le sujet des call out. Il détaille les questions et analyses proposées étape par étape : la préparation ; la réception ; la prise d’information ; la prise de décision ; la mise en place et la communication ; le bilan.
Attention, cet article n’est pas une recette préconisant telle sanction apporter à tels faits dénoncés. Il cherche plutôt à mettre au travail les groupes pour les pousser à développer leurs analyses et les discussions en interne, à partir de nos propres analyses et expériences.
D’où parlons-nous ?
Avant toute chose, il est important de souligner que le collectif Fracas n’a pas de position de principe contre le call out.
Le call out est un outil qui s’est développé dans les espaces militants et féministes pour contrer les positions de pouvoir hégémonique de certaines personnes ou de certains groupes. Le fait de mobiliser le collectif ou la société pour contre-balancer une situation inégalitaire peut être nécessaire et justifié, face à une personne ou groupe de personnes ayant recours à ses capitaux sociaux, économiques, culturels ou symboliques pour commettre et invisibiliser de la violence. Cet article peut aussi permettre d’améliorer nos dénonciations publiques lorsque nous devons en passer par là, pour les rendre claires, factuelles, avec des demandes précises.
A l’origine, Fracas a été en partie créé pour faire face aux phénomènes de call out, d’exclusion et de harcèlement collectif dans les communautés queer, qui touchent plus particulièrement les personnes les plus vulnérables et/ou isolées et ce, avec des conséquences particulièrement graves. Fracas parle donc depuis et pour les communautés queer et féministes et leurs spécificités. Importer ce qui suit dans d’autres espaces militants implique donc de faire un travail d’adaptation au milieu en question.
Le call out est mobilisé différemment et fonctionne de manière plus ou moins « efficace » en fonction des espaces sociaux, selon l’histoire de ces espaces, leurs normes, les personnes qui les composent et leur contexte socio-politique. Les répercussions concrètes du call out ne sont pas les mêmes en fonction de qui dénonce, qui est dénoncé·e et auprès de qui. La « réussite » ou « l’échec » d’un call out repose sur des dynamiques interpersonnelles, groupales, structurelles et systémiques. A Fracas, nous voyons régulièrement des processus oppressifs se rejouer par des phénomènes d’emballement collectif à l’égard d’une personne. Toutefois, chacun de ces quatre niveaux ne peut à lui seul permettre de lire une situation de violence et la manière dont un milieu social y répond.
Premiers principes
Risque immédiat
Un premier principe, en guise de base pour la suite, est à poser : si des violences sont en cours ou s’il y a un risque immédiat et concret de reproduction de violence, il est de notre responsabilité collective d’agir pour ne pas laisser la ou les personne(s) dans la possibilité de produire cette violence.
Croire les victimes
Un second principe important pour la suite est un principe d’écoute : celui de « croire les victimes ». Dans le cadre féministe, « croire les victimes » signifie accorder de la crédibilité au récit, ne pas le disqualifier a priori. C’est accepter d’écouter, avec attention et une suspension du jugement, ce que les personnes ont à exprimer sur une situation qu’elles ont traversée.
Toutefois, cela ne veut pas nécessairement dire que l’on accepte systématiquement les demandes exprimées par les personnes victimes. Il est possible de respecter le principe de croire les victimes et de prendre au sérieux ce qui est dit sans promettre, a priori, que la structure fera exactement ce qui lui est demandé.
Responsabilité collective
Se mobiliser en tant qu’organisation implique à la fois de porter une responsabilité à l’égard de l’ensemble des personnes concernées mais aussi envers ses propres principes de fonctionnement et ses propres valeurs éthiques, afin de garantir une cohérence interne permettant une forme de stabilité et de pérennité du groupe.
Précautions
Prendre en considération l’énergie qu’on a à mettre dans le traitement de la situation : cela demande du temps (difficilement mesurable à l’avance), de l’espace mental, des capacités d’organisation, etc. Si l’organisation est déjà à bout de souffle au moment du call out, voir comment on peut trouver de l’aide extérieur pour se faire soutenir.
Réagir pas à pas : de la préparation en amont au bilan
1. Se préparer
Les structures visibles, ayant une présence en ligne ou dans leur ville, ont des chances d’être prises à partie, en tant que tiers-juge, pour des situations de violence s’étant passées en leur sein, leur étant extérieures voire inconnues. Les situations de violence étant fréquentes et les voies judiciaires ou policières n’étant soit pas adaptées, non souhaitées ou inaccessibles, il est compréhensible et extrêmement courant que les personnes se tournent vers les groupes autour d’elles pour trouver de l’aide, du soutien ou de la protection. Nous conseillons donc aux organisations de s’y préparer au maximum, en amont.
Préparer la marche à suivre
Préparer en amont les voies par lesquelles l’information va se diffuser en interne permet de maîtriser plus ou moins la manière dont va être traité le call out. Un risque important est que la première personne qui reçoit le call out réponde au nom du collectif, sans l’avoir consulté au préalable, et selon ses propres standards.
Il s’agit donc de dessiner la marche à suivre : sur quels canaux de communication les dénonciations peuvent-elles arriver ? Qui est responsable de ces canaux ? Est-ce que l’information doit être systématiquement remontée au reste du groupe, si oui, comment ? Comment on se mobilise en interne quand on reçoit ce type de message ? Quels principes veut-on se donner (réaction immédiate ou différée, répondre au nom du groupe ou à titre individuel, etc.) ? Qui décide, et comment ? Qui communique sur la décision et comment ?
Prévoir des tiers
Enfin, en guise de préparation, il peut être intéressant de prévoir des tiers à qui faire appel dans ces cas-là : soit des tiers qui proposent des accompagnements ; soit des groupes-camarades ayant déjà eu à faire à ce type de situations et étant d’accord pour faire de l’échange de pratiques et de conseils sur le moment. Le choix du tiers doit prendre en compte la question de la distance et de l’implication de ces personnes avec le conflit ou le groupe concerné : iels ne peuvent être partie prenante du conflit ou directement impacté·es. Il est possible, selon nous, de mobiliser des “tiers impliqué·es”, c’est-à-dire des personnes gravitant autour des mêmes espaces, mais toujours en mettant en place un certain cadre permettant une prise de recul et de la critique sur les choix opérés (supervision (voir définitions) avec un·e professionnel·le ou un·e militant·e complètement extérieur).
Selon nous, l’intérêt des tiers est triple :
Avoir un regard extérieur sur ce qui est mis en place (forces/faiblesses) en fonction de la composition et des dynamiques du groupe + avoir accès à de la connaissance expérientielle d’autrui sur ce qui fonctionne, ne fonctionne pas, sur les impasses, etc.
Si l’on s’adresse à un tiers de confiance, ce tiers peut faire des retours et nous alerter s’il voit que nous nous écartons de nos valeurs/de nos principes (quand on se retrouve collé·es à une situation, ce type de prise de recul peut être difficile à faire soi-même)
Cela permet aussi que la décision finale ne soit pas portée seule par l’organisation mise en cause ou prise à partie. Vous pouvez vous appuyer sur des recommandations et conclusions produites par des tiers spécialisés. Si les mesures prises déclenchent de la colère ou des accusations, il est important que l'organisation puisse faire état de son travail de concertation élargie pré-décision. Cela montre à la fois le sérieux de la démarche mais aussi dépersonnalise la décision. En se montrant à voir comme le fruit d'un travail collectif, celle-ci devient une production commune / d'un pan de nos communautés et non l'avis isolé d'un collectif qui pourrait être soupçonné de chercher simplement à protéger ses intérêts propres.
2. Réception
La réception d’un signalement ou d’un call out, soit de son propre groupe soit d’une personne proche du groupe, peut être un moment particulièrement difficile ou choquant. Il est important de ne pas minimiser les sentiments d’urgence, de peur et de colère ou les réactions défensives ou d’attaques que ça peut déclencher ; les projections que chacun·e va avoir sur la situation signalée, etc. Un call out pour des faits de violence, surtout quand les faits ne sont pas spécifiés, peut entraîner toutes sortes de projections de la part de chaque membre du groupe. Nous avons tous et toutes un rapport différent à la « violence » - au terme même, à l’image qu’on se fait « d’une violence » - en fonction de notre histoire personnelle, familiale, scolaire, amoureuse, sexuelle, professionnelle, etc. mais aussi en fonction de la composition de nos groupes (par exemple, si les membres sont en majorité des personnes socialement et structurellement plus ou moins exposées à des situations de violences). La réception d’une dénonciation de violence est un moment où vient se heurter l’ensemble des représentations individuelles et collectives, l’ensemble des affects liés à ces représentations, construit dans le temps long de la vie de chacun·e.
C’est ce qui explique en partie que les réactions individuelles vont être très différentes les unes des autres : certain·es vont vouloir fuir le groupe, d’autres vont se retourner contre lui ou au contraire, vouloir faire bloc ou encore, essayer de s’organiser pour prendre en charge la dénonciation, etc. Dans certains cas, la situation de call out peut révéler voire cristalliser des tensions internes préexistantes au sein collectif.
L’une des principales difficultés face à cet éparpillement est de maintenir une forme de mobilisation collective. A Fracas, nous faisons souvent face à des groupes qui se trouvent vidés de leurs membres après ce genre d’évènements ; mais nous pensons qu’avoir ces éléments en tête, en amont, peut permettre de limiter les dégâts sur le moment.
Une fois ces éléments posés, la réception d’un call out peut se diviser en deux étapes : une réaction en interne et une réaction vers l’extérieur.
En interne
Assumer le désaccord
Accepter que des membres puissent être en désaccord. Forcer l’unanimité sous pression peut produire un faux consensus qui explosera plus tard. Mieux vaut une réponse vers l’extérieur qui assume ses désaccords internes qu’une réponse qui ne tient pas dans le temps, qui n'est pas assumée collectivement ou qui aggrave les tensions internes.
Prendre le temps
Une décision grave prise en 48 heures sous pression émotionnelle est presque toujours une mauvaise décision. Les call out pressent souvent à agir vite. Il est possible de refuser la temporalité de l’urgence. S’il est important de s’assurer que des violences ne sont pas en cours, il est cependant nécessaire de s’autoriser à refuser de prendre de grandes décisions structurelles (comme une exclusion par exemple, ou un communiqué public reconnaissant des actes ou des décisions finales) dans l’urgence.
Afin de ne pas laisser les personnes qui portent la dénonciation sans réponse ou pour faire baisser la pression sociale autour d’une demande de réaction, il est possible de répondre en deux temps : une première réponse accusant réception et attestant que le message sera bien pris au sérieux et qu’une réponse sera apportée, en accord avec les principes du collectif ; puis une seconde réponse une fois que la discussion en interne sera aboutie et que le groupe sera prêt à apporter une réponse définitive à la personne.
On peut dire : « Les faits signalés sont graves et appellent une réponse à la hauteur de leur sérieux. C'est précisément pour cette raison que nous allons réfléchir collectivement aux réponses que nous allons y apporter. Cet examen approfondi nécessite un temps de travail qui nous oblige à ne pas répondre avec légèreté dans l’urgence. En attendant nous : [actions provisoires] et nous revenons vers vous après notre temps de travail sur la question. »
Délimiter ce qui relève de la responsabilité du groupe
Un des dilemmes les plus fréquents est que les organisations se trouvent sommées de statuer sur des choses qui les dépassent : des violences graves, parfois pénales, parfois très anciennes, sur lesquelles elles n’ont ni les moyens d’enquêter ni la légitimité de trancher.
Définissez ce qui relève de vous : les comportements dans vos espaces, vos temps, vos outils/plateformes ; les manquements à vos engagements ; la sécurité que vous proposez à vos membres et publics.
Et ce qui ne relève pas de vous: de s'improviser tribunal, en cas de refus de faire appel à la justice d'état pour des raisons politiques. Ça n'est pas parce qu'on ne fait pas appel au système de justice d'état que l'on doit automatiquement accepter d'être placé·es à une posture de juge, de jurés, d'avocat·es, de procureur et de police et ce souvent tout à la fois. Ou encore se retrouver à diagnostiquer des troubles psy. Ou établir la vérité de faits lointains sur lesquels vous n’avez aucun moyen d’enquête.
Mettre au travail ses propres implications individuelles et collectives avant d’agir
Dans nos organisations, nous avons tous et toutes des implications émotionnelles, économiques ou statutaires - les enjeux personnels et collectifs se mélangent.
Posez-vous et posez à celleux qui vous sollicitent les questions suivantes :
Sommes-nous légitimes ? Avons-nous un mandat clair ou nous sommes-nous auto-saisi·es ? Avons-nous un lien de dépendance, d’amitié, d’inimitié, de concurrence avec l’une des parties ? Disposons-nous des compétences nécessaires (en matière d’écoute, de médiation) ou du cadre nécessaire (mandats clairs en interne, processus établi d’accueil et de décision…) ? Ou devons-nous nous faire appuyer par des tiers extérieurs ? Y a-t-il un processus déjà en cours ailleurs (enquête interne d’un autre collectif, procédure judiciaire) ?
Vers l’extérieur
Vis-à-vis de la personne qui envoie la dénonciation
Préparer une réponse générique à adapter et à envoyer peut aider à répondre plus rapidement à un call out ou un signalement. Il est important de ne pas laisser trop longtemps la personne sans réponse car le moment d’attente peut être inquiétant/angoissant. Expliciter le fait qu’une seconde réponse, plus complète et justifiée, suivra cette première, une fois que le groupe en aura appris plus et aura pu prendre une décision.
Vis-à-vis de l’entourage du groupe
Tenter de délimiter les cercles qui vont être mis au courant de la dénonciation : qui a besoin de savoir quoi ? Pour quelles raisons, avec quels objectifs ? Dans quelle temporalité mettre qui au courant ?
Dans des communautés à fort niveau d’interconnaissance, la diffusion de rumeurs peut aller très vite (sur qui a été call out et pourquoi). A Fracas, nous pensons qu’il est de la responsabilité des groupes qui reçoivent les call out de limiter la diffusion spontanée et irréfléchie de ces informations (par exemple autour d’un verre entre ami·es à la sortie d’une réunion). Les répercussions de ces diffusions peuvent être très graves pour toutes les personnes concernées - celles qui call out et celles sont call out. Devenir la caisse de résonance d’une dénonciation, en tant que groupe, n’a pas la même puissance de nuisance qu’une personne qui diffuse des rumeurs.
Il est possible de vouloir répandre une information sur une personne jugée dangereuse avec comme objectif de protéger son entourage ou notre communauté. Ou parfois, on est aussi simplement tenté·es de diffuser autour de soi une information qui nous semble précieuse et presque “croustillante” avec la jouissance implicite du gossip. Toutefois, il faut rester vigilant·es car cela peut avoir des conséquences dramatiques. Diffuser cette information en multipliant par dix, trente, cent les sources de diffusion en fonction du nombre des membres d’un groupe, ou même lorsque c’est relayé par une personne reconnue dans son propre milieu (par exemple par quelqu’un à la tête d’une association, d’un lieu, d’un compte insta/tik tok) peut avoir des conséquences très délétères. Par exemple, l’isolement, la perte d’espaces de soutien et de ressources intracommunautaire (groupes de parole associatifs par exemple), la perte d’emploi et donc de source de revenus, l’ostracisation implicite, etc.
Il est donc primordial de responsabiliser les personnes qui vont être mises au courant, et de s’assurer de leur discrétion, au moins le temps d’en savoir plus et de prendre une décision.
En parallèle, il faut pouvoir parer la pression sociale, si la dénonciation est déjà connue de tous et toutes. L’entourage proche et lointain va probablement avoir des choses à dire sur la manière dont le groupe gère et s’organise. Il s’agit donc d’être collectivement solide sur ses bases politiques, ses valeurs et ses principes de fonctionnement. C’est ce qui va venir soutenir une forme de cohésion de groupe, qui va être précieuse pour les membres qui vont peut être être pris·es à partir dans leur propres espaces sociaux.
3. En apprendre plus, développer sa compréhension de la situation
Principes généraux
Cette phase pose une question cruciale : de quel niveau d’information le groupe pense-t-il avoir besoin pour prendre une décision ?
D’expérience, se fixer l’objectif de parvenir à une forme de « vérité » (que s’est-il objectivement passé) est bien souvent inatteignable, surtout si les différentes parties n’ont pas la même vision des choses. La justice pénale elle-même n’atteint jamais une vérité objective des événements, elle statue simplement sur « une » vérité, selon l’interprétation du droit et de ses normes jurisprudentielles. Il s’agit donc de se poser les questions suivantes : à partir de quel cadre et quelles « lois » internes souhaitons-nous lire la situation qui nous est apportée ? De quel niveau d’information minimal avons-nous besoin ?
Exclure temporairement ou définitivement, ostraciser de manière implicite, diffuser une information sur quelqu’un·e, c’est déjà prendre une décision. En quelque sorte, c’est déjà une forme de jugement (au sens strict du terme, pas au sens moral). Cela relève de la responsabilité collective, même si la structure ne fait qu’appliquer ce qu’on lui demande. La responsabilité de la sanction est souvent déportée, par les groupes, sur les personnes qui formulent des demandes (les « personnes victimes » ou sur les personnes qui sont called out). A Fracas, nous pensons que dans les situations de call out ou de violence, les groupes doivent assumer et développer une fonction et une posture de tiers : un positionnement qui ne soit collé ni à la personne victime ou qui émet le call out, ni à la personne qui est called out. Réagir en tant que tiers nécessited’assumer une forme d’autonomie, c’est-à-dire un processus de prise de décision qui se fait en fonction de normes propres au groupe. Selon nous, il est possible de formuler une réponse qui ne corresponde pas exactement à ce qui est exigé de la part des protagonistes, si cela entre en contradiction avec ce qui fonde le groupe et ses valeurs, tant que cette position est expliquée et justifiée.
Critères possibles pour lire un call out (tirés du compte IG @lepetitnicallout, dans les annexes)
Précision : Les accusations reposent-elles sur des actes décrits, datés, situés, plutôt que sur des intentions, traits de personnalité ou étiquettes ?
Actualité : L’événement visé est-il non résolu, ou s’agit-il de ressusciter sans élément nouveau un épisode ancien ?
Proportion : Les demandes sont-elles proportionnées à ce qui est reproché ?
Raisonnabilité : Les demandes préservent-elles la dignité, la vie, la santé, les libertés fondamentales de la personne mise en cause ?
Applicabilité : Les structures ou moyens réclamés existent-ils, sont-ils accessibles ?
Soutenabilité : Le processus demandé tient-il compte de la vie réelle de la personne qui est called out, de sa position sociale, c’est-à-dire de son accès au travail, au logement, à la santé et de son appartenance revendiquée ou non à des communautés minorisées ?
Danger réel : Un danger concret et actuel est-il nommé, pas seulement évoqué par formule rhétorique ?
Pouvoir : La personne mise en cause détient-elle effectivement le pouvoir qu’on lui prête, ou le call out surestime-t-il sa capacité de nuisance ?
Justice : Les voies institutionnelles ont-elles été envisagées, écartées, ou délibérément évitées ? Pourquoi ?
Auteur·ice : Qui porte le call out ? La personne concernée, un tiers, un collectif ? Avec quel mandat ?
Rumeurs et courbe d’amplification des faits
Un mécanisme récurrent et dont il faut être conscient est celui des accusations qui changent de nature voire s'amplifient en circulant. Quelqu’un a été « lourd » en soirée, ça devient « comportement déplacé » au deuxième relai, « harcèlement » au troisième, « agression » au quatrième. Chaque personne qui relaie monte d’un cran parce que personne ne veut être celle qui « minimise ». L’organisation en bout de chaîne se retrouve face à une accusation qui parfois n’a plus grand-chose à voir avec les faits initiaux.
Conseil : chercher à remonter à la source. Pas à la personne qui vous a transmis le call out, mais à la personne directement concernée. Si elle n’est pas joignable, si elle ne confirme pas le contenu tel qu’il vous parvient, si c’est un tiers qui parle « en son nom » sans mandat (voir définitions ci dessous) explicite : vous n’avez pas de matériau fiable pour décider.
Liste des tournures ou demandes qui suscitent notre vigilance
Quand l’accusation vous parvient sous forme de mots-clés essentialisants qui réduisent la personne à une figure monstrueuse (« toxique », « prédateur », « personne dangereuse ») avec peu de description de faits ; ou d'autres mots concepts politiques non attachés à des exemples précis, par exemple « manipulation », « mépris de classe », etc.
La seule demande est l’exclusion totale ou la diffusion massive du call out. Sans gradation, sans possibilité de recours et sans fin dans le temps.
On vous demande de décider seul·es, vite, et sans contradictoire.
On vous demande de ne pas entendre la personne mise en cause.
Pressions anonymes, menaces de scandale public si vous ne tranchez pas dans le sens demandé.
Une même personne centralise la parole« au nom » de plusieurs victimes sans que celles-ci puissent s’exprimer directement ou valider le contenu.
Le call out émerge juste après une rupture amoureuse ou affective. C’est une donnée à intégrer, non pour disqualifier la parole, mais pour évaluer si l’organisation peut traiter la situation ou si une dimension interpersonnelle doit d'abord être travaillée avant d'appeler à un positionnement collectif. Quand la personne qui porte le call out refuse explicitement toutes les alternatives proposées et n’accepte que l’exclusion, c’est un signal supplémentaire.
La personne qui call out a un historique de call out. Il arrive que la même personne soit à l’origine de plusieurs call out successifs, contre des personnes différentes. Ce motif ne prouve rien en soi ; mais plus il est récurrent, plus le contradictoire est indispensable.
4. Phase de décision
Souvent, les décisions à prendre par les collectifs sont réduites à l’exclusion de l’individu mis en cause ; mais un arbitrage n’a pas à se résumer à « on exclut » ou « on n’exclut pas ». Voici un inventaire non exhaustif des réponses intermédiaires possibles.
Pour faire tiers entre les parties/prendre des mesures vis-à-vis de la personne qui a commis des violences :
mise à distance temporaire avec cadre et échéance (faire le point au sein du collectif et avec la personne exclue au bout de X temps) ;
engagement mesurable (accompagnement thérapeutique, supervision, formation) avec points d’étape et checks réguliers par une partie identifiée du collectif, dédiée à ce rôle (potentiellement tournant) ;
retrait de certaines responsabilités sans exclusion totale ;
protocole de coexistence (règles de présence, non-communication directe entre les parties, partage d’agenda ou partage d’espace) ; possibilité de faire acter et/ou signer ce protocole par les parties pour un engagement mutuel (sans valeur légale mais symboliquement fort) ; identifier la marche à suivre quand il y aura des loupés (par exemple, les gens se croisent sans le vouloir) ;
médiation quand les deux parties y sont prêtes, etc. (s'entourer de personnes extérieures et formées pour cela, nous assistons trop souvent à des médiations “improvisées” qui ont des effets dévastateurs)
Pour soutenir en parallèle/s’assurer que les personnes ne soient pas seules :
session d’écoute (par exemple, proposer un entretien en prenant des notes, les synthétiser et les donner à la personne pour qu’elle ait des traces ; proposer d’écouter à deux ou trois en faisant une session d’entraînement mental ou simplement d’écoute active)
création de cercles de soutien ;
recensement des soutiens et interlocuteurs existants pour les personnes ;
redirection vers des associations de soutien aux victimes ou vers des collectifs/personnes qui accompagnent les personnes autrices (Planning Familial, France Victimes, le CFCV - en sachant que ces deux dernières asso pousseront probablement vers la plainte, mais elles proposent aussi des sessions gratuites avec des psy)
redirection vers des collectifs spécialisés dans la médiation, l’intervention.
Questions à se poser sur l’exclusion
L’exclusion est-elle la plus petite mesure qui protège effectivement les personnes concernées, ou la plus grande par facilité ? L’avons-nous envisagée avec la personne ou sur elle ? Disposons-nous des faits, ou seulement d’un climat, d’un ressenti collectif, d’une rumeur ? Quelle est la fenêtre de réversibilité ? Sous quelles conditions cette décision pourrait-elle être revue ? Qu’arrivera-t-il à la personne après l’exclusion (logement, travail, santé physique, psychique) ? L’exclusion est-elle pensée comme un moyen de prévention, permet-elle à la personne exclue un travail de responsabilisation ? Quelles seront les conséquences pour les autres, les réseaux connectés, les proches ?
A la fin de la période d’exclusion, si l’on souhaite réintégrer la personne, réfléchir à comment le faire (quels espaces, quelle temporalité, avec quel rôle ou tâches, etc.). Identifier des critères de réintégration avant l’exclusion, les communiquer à la personne et s’assurer qu’on se donnera les moyens de checker s’ils ont été remplis à la fin de la période d’exclusion.
Le précédent et le mimétisme
C’est souvent un impensé : la décision crée un précédent. Si vous excluez quelqu’un sur la base d’un témoignage unique, non vérifié, sans contradictoire, vous avez établi que c’est comme ça que ça marche chez vous. La prochaine fois, n’importe qui pourra exiger le même traitement pour n’importe quelle accusation.
Demandez-vous : est-ce que je serais à l’aise avec cette procédure si la prochaine personne visée était quelqu’un que j’aime bien ? Moi-même ?
Quand une première organisation exclut quelqu’un suite à un call out, les autres organisations du même milieu se sentent obligées de suivre. Personne ne veut être l’organisation qui « accueille l’agresseur ». La décision initiale, si elle est prise à la légère, déclenche une cascade. Au bout de la chaîne, la personne a perdu l’accès à tous ses espaces sans qu’aucune des organisations suivantes n’ait fait la moindre vérification indépendante.
Nous conseillons de ne pas suivre une décision d’exclusion par mimétisme. Le fait qu’une autre organisation ait exclu quelqu’un n’est pas une preuve. C’est la décision d’une autre structure, prise dans un autre contexte, avec d’autres informations (ou sans). Faites votre propre travail ou prenez contact avec l’organisation en question pour en savoir plus. Quand on vous demande d’exclure quelqu’un en citant comme seul argument « l’organisation X l’a déjà exclu », vous êtes face à une pression de conformité.
La culpabilité ou la peur comme moteur
Beaucoup d’organisations excluent ou relaient des call out non pas parce qu’elles ont évalué la situation, mais parce qu’elles se sentent coupables de ne pas le faire ou qu'elles ont peur des conséquences contre elles si elles ne le font pas. La culpabilité et la peur poussent à des décisions rapides, radicales, visibles, qui visent avant tout à soulager la culpabilité ou à se protéger soi / son organisation plutôt qu’à traiter la situation d'une manière responsable et réellement alignée avec l'ensemble de nos valeurs. Bien souvent, la motivation première est « il faut qu’on montre qu’on réagit » plutôt que « il faut qu’on comprenne ce qu’il s’est passé », et cela peut découler sur des décisions qui reproduisent plus de violence qu’autre chose.
5. Opérationnalisation et communication
Une fois les discussions internes menées et la proposition formulée, l’organisation peut revenir vers la personne qui a émis le call out, vers les personnes contactées pendant la phase de recherche d’information et vers la personne ou le groupe mis en cause. A Fracas, il nous semble important que cette réponse ne se présente pas comme un jugement absolu, depuis une position de sachant, mais une décision à un instant T avec les informations détenues et donc forcément parcellaires.
Au-delà des personnes directement impliquées dans le processus, l’organisation peut avoir intérêt à communiquer sur ce qui s’est passé, notamment si des fonds ont été engagés. Cette communication permet d’expliquer la démarche mise en place et les conclusions tirées par le collectif.
Une décision d’exclusion ou une prise de parole publique, une fois diffusée, échappe à celleux qui l’ont prise. Elle sera reprise, déformée, amplifiée, parfois instrumentalisée. Un point d’attention peut être mis sur le support de communication (page de site internet, texte papier, post sur les réseaux sociaux…). Choisir tel ou tel support va influencer la manière dont va se diffuser un texte (l’étendue et le rythme de la diffusion) et auprès de qui (entre deux pôles : confidentialité et totale transparence). Faire correspondre les moyens de diffusion utilisés à l’objectif du texte est important.
Il ne faut pas sous-estimer les risques judiciaires encourus lorsqu’on décide de communiquer sur ce genre de situations (plainte pour diffamation, procédures civiles, par exemple pour non-respect du RGPD en matière de traitement de données personnelles, etc.).
Avant d’exclure publiquement, demandez-vous : ai-je les éléments factuels pour tenir mes affirmations en justice ? Quelle est la part nécessaire de ce qui doit être dit publiquement, et quelle est la part qui relève du traitement interne ? Comment protéger les personnes victimes si la procédure se retourne contre l’organisation ?
Un équilibre est donc à trouver entre le niveau d’information que l’on souhaite fournir aux cercles élargis et le respect de la vie privée des personnes.
6.Bilan/évaluation
A Fracas, nous pensons qu’il est primordial de produire des traces et de la connaissance collective sur ce genre de situations et sur comment c’est traité par les collectifs. Accumuler ces connaissances nous permet d’être mieux outillé·es sur le temps long pour y faire face. Ce sont des moments qui peuvent être particulièrement apprenants (même si éreintants) pour celles et ceux qui les traversent : comment les transmettre ? Comment créer des archives à partir des processus mis en place ? Tendre vers l’autonomie en matière de prise en charge implique d’apprendre et de s’améliorer collectivement de ce qui est mis en place.
Au-delà de la question des traces, faire le bilan de ce qui a été mis en place est précieux pour ajuster les processus d’une fois sur l’autre : qu’est-ce qui a fonctionné ? Qu’est-ce qui a été mal fait ou qui n’a pas marché ? Est-ce que les processus réfléchis en amont ont tenu le temps de la mise en place et comment les adapter si cela n’a pas été le cas ?
Faire ce bilan peut passer par un temps d’intervision ou de supervision (voir définitions ci dessous) : raconter à des tiers ce qui a été mis en place et les conséquences que cela a eu pour avoir un regard extérieur et critique. Cela permet de faire un point sur les angles morts qu’on a eus ; mais aussi de clôturer un moment collectif qui a pu être éprouvant, pour le laisser derrière soi. Ainsi, la supervision peut être collective (une supervision du groupe) ou individuelle, si certaines personnes ont particulièrement mal vécu l’épisode.
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Définitions
Call out : Interpellation publique d'une personne au sujet de comportements jugés problématiques, généralement au sein d'un groupe ou d'une communauté. Le call out s'adresse autant à la communauté qu'à la personne concernée, et produit souvent un effet de visibilisation collective de la situation. Il peut parfois prescrire des actions suite à cette dénonciation.
Mandat : demande claire et explicite de la personne concernée par les faits qui demande de parler en son nom ou présenter les faits à sa place.
Intervision : échange sur des situations avec des pairs (professionnel·les et/ou camarades).
Supervision : échange sur une situation avec des pairs plus expérimentées ou formé·es
Pour aller plus loin
Voir le compte Instagram « Le petit Nicallout »
Collectif GARE, La colère nous appartient. Récits de justice extra-pénale, Paris, Trou Noir, 2026.
Le travail de Paillette sur le call out (par exemple, sur que faire quand on est soi-même called out)
Annexes
Le petit Nicallout : 20 critères d’évaluation
“Nous constatons qu'un grand nombre de call out qui sont portés dans les communautés auxquels nous appartenons (les communautés queer) ne sont pas éthiques.
Nous les considérons comme relevant d'abus graves, susceptibles de mettre en danger la vie des personnes called out. Dans de nombreux cas, ces call out enfreignent même la loi.
Bien que la justice d'État ne soit pas un critère suffisant pour juger de la légitimité d'une action, il nous semble important que les personnes qui participent à des call out en soient conscientes.
Il arrive que des personnes instrumentalisent les notions militantes pour commettre leurs abus et c'est dans ce cadre que nous avons décidé d'évaluer les call out dont nous apprenons l'existence.
Voici les 20 critères d'évaluation que nous utilisons.
1. L'accusation est précise et repose sur la description d'actions et non de pensées, d'intention ou des traits de caractère
2. La dénonciation vise un événement non résolu et ne s'appuie pas sur des éléments antérieurs sans lien direct avec l'événement
3. Les demandes sont présentes
4. Les demandes sont raisonnables (elles ne mettent pas en danger la dignité, la vie, la santé de la personne called out)
5. Les demandes sont applicables (les moyens et les structures mentionnées existent et sont accessibles)
6. Le processus de remise en question demandé est soutenable (prise en compte de la réalité de la vie de la personne called out)
7. Le call out prévient un danger grave et imminent (il ne repose pas entièrement sur la protection de potentielles futures victimes hypothétiques)
8. La personne called out dispose du pouvoir réel d'éviter les poursuites ou les condamnations
9. Avant le call out, des tentatives de discussion, de posage de limite ou de médiation ont été entreprises
10. Le call out dénonce un abus (abus = préjudice + différence de pouvoir)
11. La victime est à l'origine du processus
12. La personne called out a accès à un système de soutien de pairs si elle fait partie d'une minorité opprimée (exemple: si elle est gay, l'accès à la communauté gay et à ses lieux de sociabilisation ne lui est pas retiré)
13. La personne called out a accès à un système de soutien (soit des amis, soit des personnes nommées pour la défendre et l'aider)
14. Les amis et proches de la personne called out sont traités avec dignité
15. Les personnes sont libres de prendre ou de ne pas prendre part au call out sans menace de conséquences négatives si elles décident de ne pas y prendre part
16. Le call out passe par des canaux permettant une vérification et une responsabilisation : de manière visible et accessible s'il s'agit d'un call out public, de manière sécurisée si le processus est confidentiel, interne à une association par exemple. Sa communication ne repose pas sur des stories éphémères, des messages privés, ou des discussions informelles.
17. La personne called out a la possibilité de se défendre
18. La personne called out a accès à l'intégralité de son call out
19. L'accusé-e est informé de l'identité des personnes qui call out
20. Le call out respecte la loi (il ne donne pas lieu à des violences physiques, des vols, des dégradations de bien, des menaces de mort, etc.)
Si nous voulons que nos voix portent, il faut que nous apprenions à écrire nos dénonciations publiques : claires, factuelles, avec des demandes précises.”